Chalon sur Saône

Faire rire du malheur en rendant moins ignare, tel est le défi de taille auquel s'astreindra Jérémy Ferrari le 18 novembre à Chalon

L’intitulé de son spectacle, « Vends deux pièces à Beyrouth », laisse clairement apparaître les données du problème. Avec Jérémy Ferrari l’humour s’apparente à une denrée dont la noirceur n’est jamais que le revers de la médaille d’une véracité mûrement réfléchie. Le samedi 18 novembre à 20h30 en la salle Marcel-Sembat de Chalon-sur-Saône son mode opératoire s’arc-boutera sur les exactions guerrières, avec au premier plan le terrorisme, réussissant le tour de force de placer le rire aux avant-postes. Interview pour info-chalon.com

Comment est apparue l’idée d’un spectacle sur une guerre abjecte ?

« C’est parce que j’aime prendre des thèmes, toujours, j’aime creuser. J’avais écrit un précédent texte sur la religion, donc j’avais déjà pu m’en servir un peu, voir ce qui pouvait se passer au niveau des guerres de religion, du terrorisme, etc. que j’avais survolés au fur et à mesure de mes recherches. Et puis j’ai pensé à quelque chose, malheureusement je ne me suis pas trompé, sur le terrorisme. Je sentais que ça bougeait dans les pays étrangers, avec tout ce qu’il y a eu comme le « Printemps arabe », il fallait que je m’intéresse à ça. Il n’y a pas de raison particulière, je suis très instinctif en fait. Alors après, je traite avec tellement de sérieux et d’implication le sujet, je me prends de passion pour lui, qu’on a parfois peut-être l’impression que ce sujet est un sujet d’une vie, mais au départ c’est vraiment juste un ressenti. »

 

N’est-ce pas plutôt ardu et délicat d’explorer un domaine très sensible ?

«C’est mon truc, ce que je veux dire, c’est que si vous demandez à un chirurgien si c’est compliqué d’opérer un cœur, il va vous dire que c’est son quotidien, et que c’est ce pourquoi il était fait, pareil pour un menuisier. Pour moi c’est compliqué d’opérer un cœur, de faire de la menuiserie. En ce qui me concerne ce n’est pas compliqué en revanche d’être sur scène, parce que je suis juste fait pour ça. Du coup c’est ce qu’il y a de plus facile à faire, il n’y a pas de mérite à avoir du talent ou à faire quelque chose bien, quand on aime faire cette chose, parce qu’en fait on va à la facilité. Faire de l’humour noir c’est beaucoup plus facile pour moi que de faire de l’humour léger, et puis parce que j’y trouve plus de sens. C’est plus intéressant de monter sur scène pour parler de choses concrètes, réelles, et denses, plutôt que de raconter des problèmes d’érection quand j’étais adolescent ! »     

 

Tout bien considéré, ne prenez-vous pas appui sur un fond de vérité ?

«Ah si, ça c’est très important. C’est vrai que des fois je n’aime pas trop lorsque l’on me met l’étiquette d’humour noir. Je l’accepte et je l’assume, mais il me semble que le terme d’humour noir est un peu réducteur, car on a tout de suite l’impression d’un mec qui va faire un sketch sur le cancer du pancréas…Alors que si on analyse vraiment avec un peu de profondeur ce que je fais, il y a beaucoup d’action par exemple. Donc se documenter c’est déjà obligatoire, car quand on est sur un sujet aussi sensible il ne faut pas dire n’importe quoi, et il faut le faire avec respect et humilité, ça passe par l’information. La seconde chose, c’est que ce soit pour ne pas dire de bêtises, ou se défendre aussi en débat, il est important de maîtriser son sujet, et puis encore une fois, je ne veux pas dire des choses méchantes et provocatrices sans fondement, je n’en verrais pas l’intérêt. Tandis que là, quand je me base sur un fait d’actualité et que je joue un personnage méchant, je dénonce quelque chose. » 

 

Malgré la lourdeur du sujet, parvient-on à se lâcher côté spectateurs sans se fâcher avec sa conscience ?

«Oui, vous savez, très souvent on complique ce qui est finalement très simple. Prenons le conflit israélo-palestinien, on me dit ! « Mais comment as-tu fait pour aborder ce thème si compliqué ? », blablabla. Je réponds que je me suis simplement mis du côté des Israéliens qui voulaient  la paix, et des Palestiniens qui voulaient la paix ! Et je n’ai défendu que ce propos et ces versions. Après, il faut faire des choix, c’est ça qui est compliqué en géopolitique, parce que sur un conflit, vous avez quarante versions différentes. Par conséquent il faut multiplier les sources, c’est très important, et parler avec les gens directement concernés pour obtenir leur point de vue, leur vision, et essayer en tout cas de choisir le propos qui génère la paix. Car au moins si je dis des conneries, que je n’apporte pas de l’eau au moulin de la haine ambiante. »  

 

A partir de quel âge est-on en mesure d’en comprendre la teneur et les subtilités ?

« Je n’en sais rien, ma mère me disait justement la dernière fois que j’étais très étonnant, parce que je riais beaucoup, beaucoup, aux sketchs de Pierre Palmade alors que j’avais 10-11 ans. Elle me racontait que quand j’étais avec d’autres copains de ma classe à la maison, je voulais absolument mettre des cassettes de Pierre Palmade, ce qui faisait royalement chier tous mes camarades de 10-11 ans, et moi j’étais mort de rire ! Ma mère aussi m’a éduqué dans cet humour très provoc’, très noir  et tout ça, ça m’a toujours fait rire. J’ai toujours été élevé comme ça, donc je pense que j’avais une base en moi, que j’ai développée de par ma famille. »

 

Finalement, au regard de tous les thèmes déclinés par vous sur scène, n’êtes-vous pas à votre manière un lanceur d’alerte, voire un « justicier des temps modernes » ?

»Justicier des temps modernes » ? (rire tout en retenue NDLR), c’est très fort ! Très sincèrement, et ce n’est pas du tout de la fausse modestie, je me vois juste comme un humoriste qui respecte la parole qu’il a donnée au public. J’ai toujours promis aux gens que je ne me tairai pas, que je n’accepterai pas de me taire ou d’être censuré pour un chèque, pour un poste en télévision ou en radio, que si je trouvais les informations je les dirais quoi qu’il m’en coûte, en revanche j’ai aussi promis aux gens d’être d’abord drôle. S’il y a deux sujets, et que l’un est plus scandaleux que l’autre, mais que je n’arrive pas à le traiter de manière drôle, je prendrais l’autre. Je veux quand même toujours mettre en avant d’abord  l’humour, en me disant que j’ai toujours d’autres possibilités de dénoncer le fait que je connais, soit dans un débat, soit comme là avec le livre que j’ai sorti, « Happy Hour à Mossoul », dans lequel j’ai repris un certain nombre de textes que je n’ai pas pu utiliser sur scène. Donc je me dis toujours que je trouverais un autre moyen, mais d’abord, vraiment faire rire. C’est pour ça que le spectacle a un succès très populaire, c’est que les gens rient autant que s’ils voient un spectacle léger, autrement ça ne marche pas, vous devenez segmentant, élitiste, et là ça ce n’est plus un spectacle, mais une conférence. Moi, que vous connaissiez un truc en histoire, en géographie, ou pas, vous vous marrerez de la même manière. C’est exactement ce que j’ai fait avec Hallelujah bordel, il n’y a même pas besoin d’être croyant pour rigoler durant le spectacle. Je ne suis pas un intellectuel, je ne traite pas de façon scolaire. Les infos, je viens presque de les apprendre la veille de les révéler aux gens. Après, effectivement, lorsque je suis sur un plateau télé par exemple, on va me dire que je n’arrête pas de me fâcher, de faire du clash avec des gens. Je leur rétorque que je ne fais pas du clash avec les gens, on me lance sur des choses, c’est différent. Quand j’arrive sur un plateau télé, une fois sur deux il y a un invité dont j’apprends l’identité au dernier moment, et ils ont fait exprès d’inviter un mec ou une nana qui va à l’encontre de tous mes principes. Ils sont mis en face de moi pour voir ce qui va se passer. Comme là, on me parle de plus en plus d’humour politique, alors que je n’en fais pas ! Mais comme je me suis pris la tête avec Manuel Valls, depuis, dès que je vais sur un plateau, on me pose vingt-cinq questions sur la politique. Du coup, maintenant on a l’impression que je suis un humoriste politique, alors que ce n’est pas le cas, j’ai des thèmes. Dans le spectacle précédent, axé sur la religion, je ne parlais absolument pas de politique. Le prochain sera sur la santé, si ce n’est pas mélangé à de la politique il ne sera pas question que j’en parle. A mon avis ce sera mélangé, parce que c’est de l’argent, et dès qu’il y a de l’argent il y a de la politique…A force de faire des sketchs sur l’ensemble des sujets, sur la religion, là sur la géopolitique, prochainement sur la santé, forcément je commence à avoir une une vision globale des choses qui fait que quand je suis sur un plateau, je commence à avoir ratissé tellement large dans mes recherches et ce que j’ai étudié, que j’ai un petit avis sur un petit peu tout. Alors quand quelqu’un dit une connerie, je ne peux pas la laisser passer. Ca, c’est juste moi. Je donne souvent l’exemple avec Manuel Valls, parce que c’est un très bon exemple. On a sous-entendu plusieurs fois que j’avais peut-être fait exprès de l’attaquer, que c’était prévu dans ma tête, pour faire un buzz. C’est typique de comment se tromper totalement sur moi. La vérité, c’est qu’en fait, à cause des attentats, il y a beaucoup, beaucoup de plateaux télé qui ont annulé mes propos, car ils considéraient que parler de mon spectacle sur les attentats après les attentats, ce n’était pas bien. Ces mêmes plateaux qui, à force d’organiser des débats sur la liberté d’expression, me font beaucoup rire, mais enfin, bon…Et quand je suis allé à « On n’est pas couché », c’était ma seule promo, très importante. C’était la première fois que j’y allais, je sais que Laurent (Ruquier N.D.L.R.) a  aimé, parce qu’il est venu voir le spectacle quelques semaine avant, que Léa et Yann ont apprécié,  je ne m’attendais pas à autant de compliments, mais je savais que j’allais faire une jolie promo du spectacle. Donc je n’avais qu’à me taire, m’asseoir sur le fauteuil, prendre les compliments et repartir. J’apprends deux jours avant que Valls serait là, et mon équipe, je vous dis la vérité, m’a dit : « Ne parle pas avec lui, ne débat pas, ne rentre pas dans le truc, ce n’est pas le moment, on n’a qu’une promo, il ne faut pas la louper. Si tu rentres sur le sujet du terrorisme, etc. et que ça se passe mal, tu vas perdre ta crédibilité. Donc je me tais pendant deux heures, même si j’avais envie de parler bien avant. Et à un moment donné je ne me tais plus, car je n’y arrive pas. Je me dis qu’il y a mes parents devant la télé, des amis, des frères, des cousins, des Français, mon public, etc. Je sais qu’il est en train de dire des conneries, je ne peux pas le laisser parler, et tant pis pour ma promo. Là, il se trouve que ça tourne à mon avantage, tant mieux, du coup ça fait une double promo et en plus j’ai dit ce que je pensais, mais c’était un énorme risque, et je l’ai pris, par intégrité. Là où on m’a parfois accusé de me servir de ça pour faire mon spectacle, ce que les gens ne savent pas, c’est que j’ai juste mis ma tournée en péril parce que je n’arrivais pas à me taire. Je suis quelqu’un de très entier, avec les défauts que ça comporte, parfois je suis trop colérique, je m’emballe dans mes arguments, je ne suis pas clair parce que je m’emporte…Je comprends que ça énerve des gens, mais il n’y a pas de jeu dans ce que je fais, c’est très sincère. »       

 

Votre livre représente-t-il le prolongement du spectacle, une mise entre parenthèses, ou une valeur ajoutée ?

«Je pense que c’est vraiment une valeur ajoutée. J’avais fait un livre qui s’appelait « Allejuhah bordel », et était une prolongation de ce spectacle ; il n’y avait que des textes que je n’avais pas utilisés dans le premier spectacle. Pour « Happy Hour à Mossoul », au départ ça devait être « Vends deux pièces à Beyrouth », le livre, donc ça devait être comme le premier livre, 80-90 pages avec des dessins. Finalement, j’ai commencé à faire de nouvelles recherches avec mon bras droit, Mickaël Dion, et on a trouvé énormément, énormément, énormément de nouvelles choses. Nous avons été complètement emballés par ce truc, on s’est de plus en plus éclatés à l’écrire, et à l’arrivée ça a donné un bouquin de presque 300 pages, illustré, qui est à environ 80% basé sur de nouvelles recherches. Il y a 20-25% d’anciens textes que je n’ai pas utilisés sur scène. C’est pour ça que ça ne s’appelle pas «Vends deux pièces à Beyrouth », le livre, comme le précédent qui avait le nom du spectacle. Ca s’appelle «Happy Hour à Mossoul », parce que c’est vraiment une création. Il est en vente dans toutes les librairies, et s’ils ne pourront l’acquérir dans la salle de Chalon, les gens pourront néanmoins le faire signer à l’issue du spectacle, ça on le fait tout le temps.»

 

Indépendamment de « Vends deux pièces à Beyrouth », menez-vous d’autres activités artistiques de front, et avez-vous des perspectives d’avenir ?

«Oui, on a beaucoup, beaucoup de choses. J’ai une société de production, donc on produit un festival d’humour et de musique tous les ans à Bruxelles (« Le Smile and Song Festival » NDLR). Dans ce cadre on enregistre une émission de télé où je demande à des humoristes des duos inédits chaque année, qui passe en prime sur C8, diffusée aussi en Belgique, Suisse, en France sur Comedie+, etc. On produit des artistes : Laura Laune et Guillaume Bats. Je travaille pour beaucoup d’artistes en écriture, notamment sur un one-man-show de Philippe Croizon qui arrivera dans un an à peu près. Je travaille également pour le cinéma, je prépare un film et une comédie, et puis je travaille de plus en plus avec l’Afrique. J’y fais des émissions de télé, j’ai été invité par des humoristes africains à découvrir le public africain, ça se déroule très, très bien. J’ai intégré en tant qu’auteur et comédien une émission très, très connue en Afrique qui s’appelle « Le parlement du rire », c’est une institution là-bas, un programme extrêmement regardé. Et puis je suis aussi metteur en scène et coauteur des artistes que l’on produit. Je pense que j’ai oublié des choses…Le futur spectacle sur la santé, je me mets à travailler dessus. Il devrait sortir dans un an et demi, après la fin de la tournée. »

 

Les renseignements pratiques

Tarifs : de 38,00 à 41,00 euros. Plus d’infos auprès d’A Chalon Spectacles : 03.85.46.65.89, spectacles@achalon.com  Réseaux Ticketnet et France Billet. Office de tourisme et des congrès du Grand Chalon : 03.85.48.37.97

 

Crédit photo : Renaud Corlouer                                Propos recueillis par Michel Poiriault

                                                                                        poiriault.michel@wanadoo.fr

 

 

 

 

 

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