Chalon sur Saône

« Une histoire de personnes, de rencontres, et de respect »

Une matinée au commissariat avec Stéphanie Rousseau, coordinatrice du Réseau VIF de Chalon-sur-Saône : « Pour ces gens en souffrance, ce n’est pas une démarche facile que d’entrer au commissariat, c’est souvent une épreuve supplémentaire, à nous de faire qu’elle soit la moins violente possible »

Quatre matins par semaine, Stéphanie Rousseau, éducatrice spécialisée recrutée par la Ville pour assurer l’accueil des victimes de violences conjugales et/ou intrafamiliales, tient des permanences dans les murs du commissariat de Chalon-sur-Saône. Son bureau est au rez-de-chaussée, à côté de ceux des fonctionnaires de police qui prennent les plaintes, elle nous y a reçu ce mardi 6 février. Il y a 8 jours à peine, une femme d’environ 40 ans a poussé la porte : elle venait faire acter qu’elle quittait le domicile conjugal, avec ses enfants, c’est tout. Le policier qui la reçoit, l’écoute, et sent qu’il y a quelque chose, il lui propose de rencontrer l’intervenante sociale dans le bureau d’à côté. 

« T’es qu’une grosse vache », « t’es pas une bonne mère »

Stéphanie Rousseau lui pose quelques questions. Mariée depuis plus de dix ans, son mari et elle travaillent, ils ont deux enfants. Puis on la laisse se raconter. Cette femme parle de « violences psychologiques », mais n’est pas tout à fait certaine que ça en soit, sauf que là elle n’en peut plus, elle part, et elle a peur. « Moi, je recueille les éléments transmis par la victime par le biais de son récit,  s’appuyant sur des exemples concrets de son vécu, de son histoire et de son ressenti, je pense qu’il est important de prendre en considération  tous ces éléments  », explique Stéphanie Rousseau.
Des violences physiques (claques, gifles) dès le début du mariage… jusqu’au jour où, courageuse, la femme va faire une main courante et le dit à son mari, et cela retient ses mains, mais la violence change alors de canal, et les bébés naîtront d’une maman insultée et outragée constamment. « T’es qu’une grosse vache », « t’es pas une bonne mère », « quand je ne suis pas là, tu passes ton temps à aller voir ailleurs ». La violence est avérée, et si à ce stade il est compliqué voire impossible de la caractériser sur le plan judiciaire, il y a d’autres possibles, il faut s’en saisir.

160 victimes accompagnées en 13 mois d’existence

« Depuis l’ouverture de la ligne 0800 800 071, fin novembre 2016, nous avons accompagné 160 victimes. Quand j’ai postulé, je savais qu’il y avait beaucoup de violences conjugales, malgré cela j’étais loin d’imaginer la réalité, et les réalités possibles. Nous accompagnons des femmes et des hommes dont les âges varient de 18 à plus de 70 ans ». Stéphanie Rousseau en a 45, c’est une femme posée, plutôt discrète. « J’ai toujours été dans l’observation, l’écoute et l’analyse de la situation avant d’agir, toujours. » Elle a travaillé à  Châtenoy-le-Royal, et c’est là-bas, au foyer de l’enfance qu’elle a fait carrière pendant 23 ans. Elle commence aide médico-psychologique, et termine éducatrice spécialisée. Le temps passant, elle commence à redouter une forme de routine, et cherche à renouveler son travail, « avec des adultes demandeurs ». La création de ce poste par la mairie de Chalon est une aubaine, elle postule, on l’embauche en avril 2017. 

Une patrouille de policiers en escorte pour qu’elle récupère des affaires chez elle

La semaine dernière donc elle recueille en première main la souffrance de cette femme qui, rabaissée et humiliée en toute occasion, « ne voyait pas d’issue, elle se dévalorisait tellement… Son mari, de possessif était devenu paranoïaque. Il fouillait tout à la maison, et aussi son téléphone. Alors nous avons listé ses besoins les plus urgents, et nous y avons répondu immédiatement. D’abord une patrouille de policiers en escorte pour qu’elle récupère des affaires chez elle, en sécurité. Ensuite, un accompagnement psychologique – 90 % des victimes le demandent -, et puis des conseils juridiques pour savoir comment aller au divorce en protégeant ses intérêts. La question du logement était secondaire ce jour-là, puisqu’elle pouvait être accueillie chez un tiers. Il était trop tôt, elle avait besoin de souffler et de prendre du recul. »

Un soulagement psychologique pour certains policiers de savoir que la victime est aidée sans délai

Le réseau VIF à Chalon-sur-Saône a été pensé pour que les victimes (hommes, femmes, toutes les victimes) aient « une porte d’entrée » (c’est Stéphanie Rousseau) qui soit à même d’orienter les gens selon leurs nécessités. La volonté du maire, Gilles Platret, a rencontré celle du procureur de la République, Damien Savarzeix, et l’accueil très favorable du commissaire Pic. Son adjoint le commandant Gauthier, est passé le confirmer : « Madame Rousseau a inauguré la présence d’un non-policier dans nos locaux, mais on l’attendait depuis longtemps. Elle apporte un plus très important pour les fonctionnaires chargés de la plainte et qui ne sont pas missionnés pour faire un accompagnement social. Pour des cas difficiles, durs, c’est même un soulagement psychologique pour certains policiers de savoir que le soutien et l’aide sont apportés immédiatement à une victime. Cela peut aussi faciliter le dépôt de plainte, et à l’inverse des victimes nous arrivent via le réseau VIF. »

« On arrive tous avec nos représentations, avec nos a priori, voire nos préjugés, nos craintes »

L’intervenante sociale travaille aussi avec les OPJ du GRAP, au 2ème étage du commissariat. Ce groupe de policiers est dédié aux atteintes à la personne, l’équipe comprend 2 référents VIF, et dans la mesure du possible, Stéphanie Rousseau fait le point avec eux, sur les situations nouvelles ou en cours, sur les affaires de flagrance, sur des affaires en commun. « On peut se compléter. Quand je travaillais à la protection de l’enfance, j’avais déjà créé des liens particuliers avec le commissariat. Je voulais améliorer ce lien : on arrive tous avec nos représentations, avec nos a priori, voire nos préjugés, nos craintes, mais en principe tout cela évolue lorsqu’on se côtoie, lorsqu’on échange. C’est une question de personnes, de rencontres, et de respect. »

« Chacun sa place »

La vie professionnelle est partout une vie relationnelle, et de la qualité des relations dépendent tant de réussites ou d’échecs, tant de possibles ou d’impasses. « Comprendre les missions des autres », leurs compétences, leur savoir, et « leur faire confiance », être capable de laisser chacun faire son travail sans intrusion, sans projection, c’est (avec la bienveillance et le respect des personnes) l’esprit qui préside au réseau VIF tel que conçu par Sandra Barjon (lire ici :http://www.info-chalon.com/articles/chalon-sur-saone/2017/10/18/33302/stop-violences-familiales-chalon-un-reseau-complet-pour-que-les-victimes-s-en-sortent/ ) et toute l’équipe de référents au sein des (nombreuses) structures partenaires. « Chacun sa place », insiste Stéphanie Rousseau, ou le secret d’une vie relationnelle saine. Le « chacun sa place » qui explose sous l’effet des violences (qu’elles soient psychologiques ou physiques n’y change rien), qu’elles soient dirigées contre un ou une conjoint(e) ou contre un enfant, ou contre son collègue de travail, c’est pareil, c’est un axe tordu, c’est la négation de l’autre en tant qu’il autre que moi. 

« Disponibilité, écoute, réactivité », en réseau

« Pour ces gens en souffrance, ce n’est pas une démarche facile que d’entrer au commissariat, c’est souvent une épreuve supplémentaire, à nous de faire qu’elle soit la moins violente possible, cette épreuve. Je ne représente qu’une porte d’entrée vers un réseau dont les référents sont investis, mobilisés. Moi toute seule, je ne pourrais rien. Ce réseau VIF a un fonctionnement à la fois très structuré et très souple, cette souplesse est garante de réponses adaptées aux situations variées que nous rencontrons. L’important, c’est que ça conduise chaque personne au bon endroit. Disponibilité, écoute, réactivité : c’est ça, ‘nous’. »

Un « nous » qui fait corps désormais avec celui de la police, pour faciliter les démarches, expliquer pourquoi une plainte ne peut être reçue (défaut d’éléments matériels, par exemple), ou à l’inverse pourquoi il serait préférable d’en poser une. Expliquer, apprendre, faire évoluer les représentations de tous, y compris de celles des victimes, tant il est vrai que nulle vie relationnelle digne de ce nom n’est possible dans la confusion des places, dans le forçage de l’intégrité de l’autre, dans la violence. 

FSA

Photos : Stéphanie Rousseau, coordinatrice du réseau de lutte contre les violences conjugales et intrafamiliales de la Ville de Chalon, tient 4 permanences hebdomadaires au commissariat / Le commandant Gauthier, du commissariat de Chalon-sur-Saône

 

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