Opinion de droite

"Plaidoyer pour la ruralité" pour Stéphane Gros - maire de la commune d'Ormes (534 habitants)

Le scénario semble déjà écrit. L’élection présidentielle de 2017 se jouera sur des thématiques de campagne engageant l’idée de nation, la question de sa sécurité, du chômage. Sans doute, le citoyen cherchera-t-il une femme ou un homme capable de faire face à ces grands périls. Face aux troubles d’une société qui obsèdent à raison les esprits, la France a toujours espéré un homme providentiel. Mais si cette intuition prend corps, un sujet nodal sera à nouveau ignoré, balayé, dénié même par les candidats à la fonction suprême. A l’approche du Congrès annuel des maires ruraux qui se tiendra à Saint-Vincent-de-Boisset (42) les 8 et 9 octobre prochains, je veux ici parler de la ruralité et de sa condition, sur laquelle on s’acharne depuis trop d’années maintenant, en témoigne la grogne des maires.
S’acharner ? Non, le verbe n’est pas trop fort pour décrire la situation. Pour faire passer les réformes territoriales, les administrations locales ont été rendues responsables de tous les maux au point de les stigmatiser : gestion inefficace, embauches inconsidérées, assemblées trop nombreuses, représentées par une pléthore d’élus. Il serait vain de nier certains abus. Ils existent, certes. Mais, pour un élu critiquable, combien d’élus passionnés, dévoués, désintéressés et amoureux de leurs territoires ? Combien d’élus désireux d’en faire des lieux où l’on se sent bien, tout simplement ?
Il ne s’agit pas ici de plaindre les élus. Ils ont l’habitude de faire face. Il s’agit au contraire de sonner l’alarme. En regroupant les communes à marche forcée dans des intercommunalités dont on ignore parfois le sens et qui ne correspondent plus, bien souvent, aux bassins de vie ; en dépouillant les maires de certaines de leurs prérogatives et leviers d’action pour les transférer à des entités désormais politisées ; en transférant aux assemblées des nouvelles compétences d’Etat sans contrepartie financière ; en les stigmatisant, enfin, on tue ce qui fait l’essence même de la ruralité, causant une fracture territoriale néfaste aux équilibres du pays.
Car la mode est à l’éloge du gigantisme, de la métropole, de la région surdimensionnée quand la ruralité y oppose consensus, solidarité et proximité. Au motif de rationalisation, on lui impose une potion amère comme on priverait un malade de soins à l’hôpital. Suprême outrage. Condamnés à réduire leurs engagements, à resserrer sans cesse toutes les lignes budgétaires, les petites entités locales ont dû faire de nouveaux efforts, une fois encore. Mais, derrière chacune de ces lignes comptables, mesdames et messieurs les candidats déclarés ou non, il y a des enfants, des femmes et des hommes qui subissent par ricochet, et trop souvent en silence, les plans élaborés à Paris.
Notez d’ailleurs le paradoxe. Alors qu’on vilipende leur gestion irresponsable, on fait l’éloge des maires, des élus ruraux, de leur proximité, de leur humilité et de leur dévouement, de leur bon sens et de leur efficacité. En témoigne l’allocution du Président de la République lors du dernier salon des maires de France. Paradoxe, car dans les faits, on brise chaque jour un peu plus leur dynamisme et leur capacité à maintenir le lien social sur leurs territoires, alors qu’ils sont en première ligne (et parfois les seuls !) à tenter de dénouer les difficultés sociales, économiques, et parfois les problèmes les plus intimes de la nature humaine.
Nier la ruralité, c’est oublier qu’il existe en France une identité rurale, un attachement fort à l’histoire de chaque commune qui favorise le vivre-ensemble. C’est nier la capacité des territoires à générer une activité économique pérenne. Que devient la volonté de développer et d’aménager les territoires lorsque l’Etat éloigne les citoyens de leurs lieux de vie et de travail ? Car sachez-le, la ruralité d’aujourd’hui a évolué. On y vit, on y passe, on y travaille. Mais y « existe-t-on » encore ? S’y projette-ton ? Les associations, les entreprises, les services publics résistent, s’emploient à créer de la socialité. Au fil des ans, au fil des siècles, ici plus qu’ailleurs, le temps y a rapproché les hommes, ancré leur passage et leur somme d’histoires individuelles ou familiales, véritable « machine à tisser » du lien social. Ici plus qu’ailleurs la proximité est mère de confiance en l’individu, en sa capacité à créer, à innover. Mais pour combien de temps encore ?
Qu’adviendra-t-il lorsque les associations auront définitivement été sacrifiées sur l’autel de l’austérité, lorsque l’investissement des administrations rurales se fera plus rare encore et que les difficultés économiques auront achevé de noircir le tableau ? Qu’adviendra-t-il quand, en de nombreux points du territoire, on n’accédera définitivement plus aux soins, qu’on ne pourra plus y vieillir, faute de soignants, faute de structures, faute de services, de solidarités même ? Qu’adviendra-t-il de l’espace rural quand nos agriculteurs n’entretiendront plus, ni ne façonneront et préserveront les paysages pour garantir notre sécurité alimentaire ? On en appellera aux élus, une fois encore. Mais comme le roi, ils seront nus, car le train des réformes les aura rayés de la carte territoriale quand bien même l’idée de « commune » n’aura plus de sens !
Les périmètres d’action à taille humaine facilitent l’identification des compétences individuelles et des moyens leur permettant de se développer. Entrepreneurs, jeunes formés et en formation, artisans d’un côté…De l’autre, locaux industriels désaffectés, anciens ateliers de production vides… Qui est mieux placé que l’élu local peut faire coïncider tous ces ensembles ? Alors que le prix du marché de l’immobilier d’entreprise atteint des sommets en milieu urbain, qu’on y spécule, on ignore les forces premières de la ruralité : prix au mètre carré accessible, efficacité et bon sens des acteurs économiques locaux... Autant de paramètres qui se transforment en facteurs-clés de succès utiles aux talents personnels, utiles aux PME, utiles à une société atone économiquement. Car le dynamisme d’un territoire tient avant toute chose aux emplois qui s’y créent !
Ce sont tous ces maux à la fois qui frappent aujourd’hui les territoires ruraux ! Non parce que les citoyens ne croient plus en eux, l’exode urbain le prouve, mais parce que la Politique a cessé de les considérer et les a asphyxiés. Le constat est sévère, il appelle une réaction pour aller à l’encontre de ce mouvement, et pour répondre au voeu le plus cher des élus locaux: pas de nouveaux bouleversements de l’organisation territoriale dans les 5 prochaines années ! Car ce serait pousser la ruralité à des mesures contre-productives, en la précipitant dans l’inefficacité, le silence puis l’oubli, bien que l’espace rural représente 75% du territoire, et que 80% des communes comptent moins de 2000 habitants. Fallait-il mentionner ces chiffres pour que vous preniez en considération tout le poids que pèsera la ruralité dans les urnes ?
Il est encore temps de faire machine arrière et d’oser la ruralité !


Stéphane GROS, maire de la commune d’Ormes (534 habitants) – Saône-et-Loire

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