Sud de l'agglomération

Au CHS de Sevrey, un colloque pour penser plus loin que l'actuel ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb

En raison d'un agenda chargé, info-chalon.com n'a pu suivre que la matinée du colloque "Psychiatrie et radicalisation", organisée au Centre hospitalier spécialisé (CHS) de Sevrey. Votre site d'information en ligne n'a en tout cas pas perdu son temps. Retour sur une conférence de qualité : celle de Chems Akrouf et de Patrice Schoendorff.

C’était au mois d’août, juste après les attentats de Barcelone, au micro de RTL : tout en révélant des statistiques inconnues jusqu’alors, Gérard Collomb dévoilait un projet de lutte contre le terrorisme, fondé sur la volonté de « mobiliser les hôpitaux psychiatriques, et les psychiatres libéraux », les gens se radicalisant brutalement étant selon lui des gens « avec souvent des profils psychologiques extrêmement troublés ». Un projet qui a fait hurler le monde de la psychiatrie. En effet, après une mise au point de l’Ordre des médecins, l’intersyndicale de défense de la psychiatrie publique (IDEPP) s’est émue des propos ainsi tenus par le ministre de l’Intérieur, dans des termes toutefois plus amènes que ceux dont les services préfectoraux usent pour désigner Gérard Collomb, rebaptisé par eux « S.A.S., Son Altesse Sénilissime » (Lire ICI). D’une manière générale, c’est une bonne part du milieu médical qui a accueilli fraichement l’ancien maire de Lyon : propos « extrêmement graves » et « vision simpliste de la psychiatrie » (Dr. Rachel Boher, présidente de l'INPH, psychiatre et chef de service au CHU de Nantes) ; amalgames et confusions outrageants « pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques » (Dr. Maurice Bensoussan, président du SPF - Syndicat des psychiatres français). Avec, cerise sur le gâteau, la mise en cause des services de police et de leur impuissance face au terrorisme.

Philippe Collange-Campagna : Partir de l'hypothèse que "rien de ce que font les hommes n'est inintelligible"

Vendredi, ces déclarations estivales du ministre de l’Intérieur – et l’émoi qu’elles ont suscité dans le monde de la psychiatrie –, Philippe Collange-Campagna ne les a pas minimisées mais rappelées. Il faut dire qu’elles étaient quelque part à l’origine du colloque organisé le CHS de Sevrey, dont il est le chef d’établissement. Qualifiant de « pression politique très forte » les velléités du ministère de l’Intérieur d’enrôler la psychiatrie dans la lutte contre le terrorisme, celui-ci a clairement posé qu’il y avait « un risque à laisser penser que les auteurs d’actes terroristes sont des malades mentaux »,et donc d’ « amalgames et de confusions ». Certes, a-t-il concédé, des personnes ont une structure psychique particulière et des liens existent entre maladie mentale et passage à l’acte terroriste. Mais, a-t-il aussitôt complété en substance, ce n’est pas parce que l’on souffre d’une maladie mentale que l’on est un terroriste en puissance, « le processus de radicalisation étant un processus particulier et complexe ». Aussi convient-il de se garder de tels raccourcis, qui peuvent très vite conduire à des tentations prédictives discutables.

Ceci dit, Philippe Collange-Campagna a considéré que « ce qui compte, c’est de parvenir à penser ce qui arrive », d’où un tel colloque. Il a ensuite suggéré une sorte de double hypothèse de travail : partir de l’idée que « rien de ce que font les hommes n’est inintelligible » ; garder en tête que la « vocation de la pensée est de s’opposer à l’idée que des choses sont impensables ». Puis, ouvrant les travaux du colloque, il a passé la parole à Stéphanie Boulnois, Directrice des ressources humaines et des affaires médicales du CHS de Sevrey. Celle-ci a souligné plusieurs objectifs de la journée, notamment celui d’informer les personnels de santé, ceci pour repérer chez les patients et les collègues des processus de radicalisation. Elle a également expliqué pourquoi, en raison du succès rencontré par l’initiative, une nouvelle journée de réflexion aura lieu en janvier 2018. Terminant son allocution par des remerciements aux services préfectoraux pour l’aide que Mme Germain (Directrice de cabinet du préfet de Saône-et-Loire) et M. Besson (préfecture de Saône-et-LOire) lui ont apportée, elle a cédé la place à Mme Chantal Gentil, Cadre de santé paramédical, chargée du service "Dispositif des Soins Psychiatriques" au sein de l'Unité sanitaire du Centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand. Cette dernière a rapporté qu'elle avait suivi il y a un an un séminaire pour « comprendre la radicalisation », aux côtés de soignants, de cadres administratifs, de chefs de sécurité. Une expérience décrite comme positive, ponctuée de riches échanges, et durant laquelle elle a fait la connaissance des intervenants de la matinée. Une façon élégante d’introduire les interventions particulièrement denses, subtiles de Chems Akrouf, ancien analyste en renseignement au sein de la Direction du Renseignement Militaire et responsable pédégogique au DIU de spycho-criminalistique "INTERCRIM" à l'UNiversité Claude Bernard de Lyon 1, et du psychiatre Patrice Schoendorff.

Parler d' "extrémisme violent" et de "désengagement" plutôt que de "radicalisation" et de "déradicalisation"

Car, en accueillant ceux-ci, le CHS de Sevrey n’a manifestement pas tapé dans l’évanescent, le lieu commun, le cuit et recuit. En effet, dotés tous deux d’un certain humour, paradoxalement bienvenu pour aborder un sujet aussi grave, ceux-ci ont très largement captivé leur auditoire. D’abord en se livrant à une assez magistrale approche géopolitique, puis en clarifiant des notions qui chantent plus qu’elles ne parlent et, aussi, en l’amenant à s’interroger sur la pertinence des termes traditionnellement retenus pour parler du phénomène. Dans la ligne de mire : le terme de « radicalisation », impropre selon eux, tant de par ses origines historiques (le parti radical, ontologiquement républicain…) que par ses diverses connotations. Une critique des mots habituellement employés qui a débouché sur une double proposition : parler d’ « extrémisme violent » en lieu et place de « radicalisation » ; parler de « désengagement », plutôt que de « déradicalisation ». Pour eux, ce terme n’est pas approprié. Partant des « centres de déradicalisation » instaurés sous Manuel Valls, une annonce politique pleine de vent qui à les écouter a d’ailleurs fini en eau de boudin, Chems Akrouf et Patrice Schoendorff se sont livrés à une analyse pour le moins convaincante : il vaut certainement mieux penser les choses sous l’angle du « désengagement ». Une analyse que Farhad Khosrokhavar, chercheur à l'école des hautes études en sciences sociales (EHESS), qui considérait il y a peu dans Philosophie magazine que "le terme de déradicalisation est (...) gênant car il implique une forme d'ingénierie sociale", ne désapprouverait pas. Une analyse qui se rapproche de celle de la psychanalyste et professeur de philosophie Hélène Lheuillet, pour qui "déradicaliser" suppose une entreprise idéologique contre-productive puisqu'il devient "impossible d'entrer en eux dans un échange de parole qui pourrait changer quelque chose" (Philosophie magazine).

En écho avec une pièce de théâtre que votre infochaloniste a vu la semaine dernière (Lire ICI), Chems Akrouf et Patrice Schoendorff ont certes beaucoup abordé le sujet du jihadisme, celui-ci étant particulièrement d’actualité. Mais c’est en réalité à une analyse beaucoup plus vaste qu’ils se sont livrés, embrassant toutes les formes d’ « extrémisme violent » et parvenant même à dégager ce qui semble être commun à tous ceux qui, au final, finissent par commettre des actes de destruction et répandre la mort : un processus relativement bien balisable Et, dans tous les cas, c'était une analyse finalement assez éloignée des propos estivaux de Gérard Collomb...

Samuel Bon

(Photo en Une, de g. à d. : Chantal Gentil, Philippe Collange-Campagna, Patrice Schoendorff, Chems Akrouf, Stéphanie Boulnois)

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